Le Portrait de l’Aurore

Il était une fois une époque délétère, qui s’en prenait aux êtres libres et sains d’esprit. Une époque où l’on trouvait un grand photographe “suicidé” chez lui, sans y trouver à redire. Olivier Mathieu, dans « le Portrait de Dawn Dunlap » (un livre publié par son compère Jean-Pierre Fleury) explore dans un court texte nostalgique la mécanique du souvenir à travers le portrait d’une égérie de David Hamilton.

Les noms de Dawn Dunlap et de David Hamilton sont éternellement liés. Liés par l’œuvre photographique immense et unique du Britannique mais aussi et surtout par le film que celui-ci a tourné avec la jeune fille. Hélas, nous vivons une époque qui aime salir, de préférence avec bruits, fracas et exécutions sommaires.

Tout commença il y a quelques mois avec des accusations d’attouchements proférées à l’encontre du désormais octogénaire Hamilton, des décennies après et sans autres éléments que des souvenirs présumés. Des accusations lancées au milieu de l’arène médiatique pour y faire couler un maximum de cette encre dont les « journalistes » contemporains ne savent que faire, sinon célébrer la médiocrité, condamner la pensée non conforme et détruire les réputations sans la moindre évidence.

Tout cela se termina par le « suicide » d’un des plus grands photographes de son temps, dans l’indifférence totale, les médias laissant honteusement planer l’idée qu’il n’aurait pas supporté d’être ainsi « découvert ». Ce n’est certes pas avec ces cloportes à carte de presse bidon que l’affaire du Dahlia Noir aurait pu être élucidée… mais passons.

Olivier Mathieu publie ces derniers jours un texte magnifique consacré à Dawn Dunlap, la jeune modèle de la fin des années 1970 qu’Hamilton a si sublimement fixée sur la pellicule. Ce dernier a également réalisé plusieurs films dans les années 80 (qualifiés « d’érotiques » par les notules officielles alors qu’il faudrait mieux parler d’œuvres d’initiation, par exemple) dont le visionnage vous démontrera à quel point cet artiste a produit un travail d’une originalité et d’une intemporalité indiscutables. Et s’il est vrai qu’on peut reconnaître un grand artiste à son style, alors Hamilton est un très grand.

Alors que la pornographie envahit tout l’espace communicationnel contemporain, que la vulgarité est érigée comme une haute forme d’Art par les médias et les experts, que la musique n’est plus devenue, comme la photographie, qu’un médium destiné à vendre des appartements ou des forfaits mobiles, tout un monde décadent s’en est pris avec rage à la poésie, la sensualité, la fraîcheur des travaux de David Hamilton, sous le prétexte dément que son objet artistique de prédilection était les jeunes filles en fleur… Sans rire, vous avez déjà consulté les nombreux sites de photographes professionnels ou amateurs qui sévissent sur la Toile ? Un amas gerbant de laideur et de mauvais goût dénué de sens et d’originalité. Une époque qui s’en prend aux belles choses vit ses dernières décennies, sans aucun doute.

Deux époques...

Dans son livre, Olivier Mathieu avoue sa fascination pour Dawn Dunlap, explore les photographies d’Hamilton en déployant, avec une forme synthétique et touchante à la fois, les souvenirs de l’enfance, l’adolescence, les premiers émois et la perte des illusions. Il voit dans le temps qui passe, et rapproche l’être de sa fin, une magnifique allégorie de la beauté qui s’évanouit, si vite, si fort, comme un coucher de soleil se perd en une minute (les photographes dont je suis savent ça!). Hamilton est de ces rares artistes qui ont su, voulu, réussi à immortaliser cette douceur virginale qui s’épuise en quelques mois, au mieux quelques années.

Rendant hommage à un vrai artiste sali dans son grand âge, décrivant une époque révolue où la liberté et la beauté étaient encore des piliers de la création artistique mais aussi faisaient partie du patrimoine commun indiscutable, Olivier Mathieu déchire le voile (diaphane?) de notre sinistre société et célèbre d’une certaine manière la nécessité d’être nostalgique, afin de ne pas mourir malheureux… et grossier. La très jeune beauté de Dawn Dunlap, immortalisée à jamais par Hamilton, dressée comme un rempart contre la laideur décadente de l’Occident américanisé, en souvenir de ce qui fut, de ce qui fut possible, et qu’il ne faut pas oublier.

Le sourire, c’est bon pour les photos de vacances.

— David Hamilton