Les jeunes filles ont le cœur pur

La poésie française contemporaine est à peu près inexistante dans les canaux traditionnels de la diffusion officielle. N’y a-t-il plus de poètes? Si, il suffit de se pencher, d’écouter le faible murmure des derniers romantiques agonisants.

Je viens d’achever la lecture d’un remarquable recueil de poésie, une réimpression toute récente et confidentielle (tirage ultra-limité) des Jeunes Filles ont l’âge de mon exil (première édition, 2010). Son auteur, Olivier Mathieu, subit une omerta démente, symbole d’un pays dont les valeurs et l’honnêteté intellectuelle sont totalement à l’agonie.

Restant avec son beau désastre,
L’exilé hume les sillages
Parfumés des robes volages,
Les robes claires sous les astres.
Vingt ans d’exil,
M’en souvient-il,
C’est vingt printemps
Au fil du temps.

Il y a de cela une éternité, c’est-à-dire presque 30 ans, un jeune homme, aux fréquentations acides, tente une provocation sur un plateau télé afin de démontrer l’absence totale de débat en France sur certains sujets. Il réussit au-delà de toute espérance puisqu’il s’en suivra pour lui, lettré et investi dans l’édition, une exclusion de tous les cercles et canaux officiels et officieux, débouchant sur un exil.

"Les jeunes filles ont l'âge de mon exil" - hommage de Seb Guillet à Olivier Mathieu
« Les jeunes filles ont l’âge de mon exil – hommage à Olivier Mathieu », photo et retouche de Seb Guillet.

De cet expérience interminable, Olivier a tiré une substantifique spiritualité de vie. L’amour des belles choses, l’histoire cruelle et chevaleresque des êtres damnés et le cœur des jeunes femmes aventureuses sont les piliers essentiels de son esprit et de son œuvre – importante autant qu’ignorée -, ainsi que les thèmes de la nostalgie ou du don de soi.

La chair est ferme, et souple, et blonde
De pomme ronde comme lune,
La chair est ferme, et souple, et brune,
Chair que le Soleil lisse inonde

En grandes flammes de lumière.
J’ai chevauché des chevelures,
Vous vous en souviendrez, naguère,
Ondes et boucles, sources pures.

Dans ce recueil bouleversant, on traverse de part en part l’âme d’un être déchiré et amoureux, vivant son isolement comme un pèlerinage sans fin, entièrement dédié à la liberté. Quels refuges pour lui, le banni ? Les cuisses bronzées des jeunes femmes libres et heureuses ? l’ombre des statues oubliées et délaissées chargées d’un passé détruit par l’ignorance et l’acculturation ? ou l’amitié sincère rencontrée au coin de la misère ?

La sensualité, l’érotisme, les bouleversements du temps qui passe dialoguent en vers, s’affrontent parfois, au rythme des mystères du sexe. Par moment, la mélancolie se dissipe et laisse place à un déferlement d’images charnelles à travers un champ lexical explosif. Au gré d’une séparation des corps, l’esprit reprend sa place et impose sa sémantique de vague à l’âme, sorte de drogue du départ, de contemplation attendrie des corps qui s’éloignent. Qu’est-ce qui est le plus désirable, le plus sentimentalement renversant : la rencontre, le désir, l’amour lui-même ou la remise à zéro de tout cela à la fois, sur le quai d’une gare ?

Les dernières de mes amies
N’ont pas eu vingt printemps encore.
Les oiseaux de l’aube pépient,
La lune brille au ciel d’aurore.

Mais vraiment, par les Dieux, qu’on dise
Qu’aux filles qui sentent la rose
À cinquante ans je fis la bise
Et à l’occasion autre chose.

S’il n’y a plus, presque plus de poètes aujourd’hui, c’est avant tout parce que le danger et le courage ont disparu des vies occidentales. La sensualité également a laissé place à une pornographie commerciale sans émoi ni troubles. L’affirmation de soi ne se traduit plus que par le choix d’un maillot de foot ou d’un smartphone, outil d’espionnage des masses. Le sexe est devenu triste et mutique.

Olivier erre dans un monde disparu, entre les fantômes d’une autre vie, lointaine vie aux libertés formatrices. Il navigue à vue, le long des sentiers oubliés, lance à la mer de beaux textes qui peut-être, un jour, trouveront une civilisation pour les comprendre et les célébrer. En attendant, rien n’est plus romantique et rebelle, sans doute, que d’écrire contre le courant en plein cœur d’une Europe en déclin.

Je vous confie, amis, ce livre
Qui fut écrit en dur exil
Dont il n’est que Mort qui délivre,
Elle s’approche: ainsi soit-il.